Addiction aux jeux, le doc le dit : « les joueurs sont toujours perdants »

Le 25 mars 2018 - Par Vanessa Bernard

Les joueurs dits « pathologiques » ne représentent qu’une infime partie des adeptes des jeux d’argent et de hasard. Pour autant, l’addiction aux jeux est une réalité. Les explications du Dr Marie Grall-Bronnec, psychiatre, spécialisée en addictologie et responsable médicale de l’IFAC*

A partir de quel moment évoque-t-on une addiction au jeu ?

addiction aux jeux

On parle d’addiction aux jeux quand la pratique occupe trop de place dans la vie du joueur, qu’elle devient envahissante, quele joueur perd le contrôle et continue malgré tout de jouer, alors que les conséquences négatives sont pourtant bien présentes. Je fais ici référence aux jeux de hasard et d’argent, c’est-à-dire ceux qui impliquent une mise monétaire irréversible, avec une issue dépendant tout ou partie du hasard. On parle de jeu pathologique dès lors que le joueur est dépendant de la pratique des JHA (jeux de hasard et d’argent). En résumé, quand le joueur joue trop souvent, trop longtemps, trop d’argent.

On parle d’addiction aux jeux quand le joueur joue trop souvent, trop longtemps, trop d’argent.

Est-il des signes « avant-coureurs » qui peuvent mettre en alerte le joueur ou son entourage ?

On peut retrouver différents signes qui indiquent que le joueur a un problème dont il n’a pas encore parlé : l’irritabilité, des troubles du sommeil, l’isolement, l’abandon des activités de loisir, des difficultés financières, beaucoup de temps passé dans des lieux de jeu ou sur internet…

Comment expliquer que le problème soit moins relayé qu’une addiction à la drogue, par exemple, ou à l’alcool ?

En effet, l’addiction aux jeux est moins médiatisé, et pour beaucoup de monde, il ne s’agit pas d’un trouble, d’une maladie, avec pour conséquence des soins possibles, mais plutôt d’une mauvaise habitude, d’un vice, d’un manque de volonté, qu’un peu plus de contrôle de soi permettrait de résoudre. Les problèmes de jeu sont souvent cachés à l’entourage, parfois longtemps. Il s’agit d’un trouble addictif qui n’est pas « visible », sauf à se plonger dans les comptes du joueur. Les conséquences vont beaucoup moins s’exprimer à un niveau somatique (les troubles liés à l’usage de l’alcool vont par exemple entraîner des dommages sur le plan hépatique), ce qui implique que le médecin traitant peut ne pas être informé.

Les joueurs et leurs proches vivent le trouble avec beaucoup de honte et ont donc tendance à rester discrets sur leurs difficultés, alors que l’on sait qu’être soutenus par d’autres (famille, amis, professionnels sociaux ou de santé) est précieux. Changer les représentations concernant le jeu pathologique devrait permettre aux 2.5% de la population générale âgée de 15 à 75 ans  qui sont en difficultés avec les JHA (joueurs excessifs et joueurs à risque) de parler de leurs problèmes et de demander de l’aide autour d’eux.

Dès lors qu’un jour est perçu comme « accroc » , que doit-il faire ?

En parler à son médecin traitant, pour faire le point. En fonction de la situation (plus ou moins grave, plus ou moins enkystée), ce dernier pourra décider de l’orientation du joueur. Il est possible de s’adresser aux services d’addictologie des centres hospitaliers ou aux CSAPA qui sont des structures ambulatoires. La liste des structures accueillant les joueurs en difficultés ou leur entourage est disponible sur le site de l’IFAC : http://www.ifac-addictions.frPar ailleurs, certains, parce que leurs troubles ne nécessitent pas de prise en charge, ou parce qu’ils sont éloignés des lieux de soins ou encore parce qu’ils ne sont pas décidés à entamer des soins, peuvent essayer de changer en s’appuyant sur ce que l’on appelle des self-help-books ou manuels d’auto-support. Le Pr Lucia Romo a publié  aux éditions Dunod un ouvrage intitulé « Surmonter un problème avec les jeux de hasard et d’argent« , qui est très utile.

Dans l’addiction aux jeux, les joueurs sont-ils dans le déni ou ont-ils conscience qu’ils ont un problème ?

Tout dépend. Certains vont effectivement être dans le déni. Ils n’ont pas conscience de leurs troubles et de leurs conséquences. D’autres ont été dans le déni et évoluent vers la prise de conscience. Enfin, certains ont toujours eu conscience de leurs difficultés et de leur rapport problématique avec les JHA.

Quelles sont celles mises en oeuvre pour traiter l’addiction aux jeux ?

Les prises en charge s’appuient sur la psychothérapie. Il n’existe à l’heure actuelle pas de médicaments pour lesquels la preuve d’une réelle efficacité a été démontrée. Les psychothérapies peuvent être de différente nature, en fonction de l’orientation du thérapeute et des souhaits du patient. Pour faire simple, il est recommandé de débuter par des entretiens motivationnels, qui aident le patient à clarifier ses objectifs et à renforcer sa motivation au changement. Puis on peut proposer une thérapie comportementale et cognitive (TCC), qui vise à changer le comportement problématique, en mettre en place de nouveaux, non problématiques, à repérer les fausses croyances développées par le joueur en lien avec le jeu (par exemple, après une série de pertes, c’est sûr, je vais gagner, la chance va tourner) et à les modifier. Ce type de thérapie s’occupe de modifier le trouble sans chercher à comprendre les origines du trouble.

Mais alors, comment justement déterminer les origines d’une addiction aux jeux ?

Ici, on peut proposer une psychothérapie d’inspiration analytique, qui va chercher à donner du sens à la pratique pathologique et à comprendre pourquoi cette pratique est devenue problématique. Il est primordial de s’intéresser aussi aux dommages du jeu pathologique. Compte-tenu des pertes financières souvent très importantes, une prise en charge sociale est souvent indiquée. Enfin, en cas de dommages psychiatriques (dépression, anxiété secondaires), on pourra être amenés à prescrire un traitement psychotrope. Les prises en charge sont le plus souvent ambulatoires. Parfois, l’état du patient nécessite une hospitalisation. A Nantes, nous proposons des TCC de groupe. La confrontation à d’autres joueurs en difficulté est très riche et soutenante. Pour la première fois, le joueur peut exposer en toute liberté ce qu’il pense, ressent, a vécu et envisage…

A quel moment, juge-t-on qu’un joueur accroc est guéri ? 

On peut considérer qu’un joueur pathologique est en « rémission » quand il ne répond plus aux critères diagnostiques du trouble. On parle de « rémission » et non de » guérison », car en effet, les rechutes existent dans le parcours des joueurs pathologiques, et il faut justement préparer le patient à cette éventualité pour qu’il parvienne plus facilement et rapidement à y faire face.Pour autant, les rechutes ne sont pas systématiques. Il est important de préciser ici que l’abstinence n’est pas l’objectif recherché par tous les joueurs pathologiques. Certains souhaitent retrouver du contrôle et y parviennent. Souhaiter continuer de jouer quand on est un joueur pathologique n’est pas forcément le signe d’un manque de motivation. Au thérapeute de s’adapter aux souhaits du patient et de l’accompagner.

On parle de « rémission » et non de » guérison », car en effet, les rechutes existent dans le parcours des joueurs pathologiques

Votre mot de la fin ?

N’oublions pas que la pratique des JHA est très commune en France. C’est un loisir que partagent de nombreuses personnes. Tant que le joueur peut se permettre de perdre l’argent misé, il n’y a pas de problème ! Mais gardons en tête que sur le long terme, les joueurs sont toujours perdants. Soyons vigilants à ce que les mineurs ne puissent pas jouer (plus l’initiation aux JHA est précoce, plus le risque de devenir un joueur problématique existe). Et contribuons à modifier les représentations des problèmes de jeu, afin que les joueurs en difficulté se sentent libres d’aborder leurs problèmes.